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Analyse du projet de réforme EU
Pendant les journées de Terra Madre 2006, un groupe de vignerons s’est retrouvé pour discuter de la réforme européenne du secteur vitivinicole. De cette rencontre est née une analyse contenant de nombreuses propositions, lesquelles seront soumises au débat pendant les journées de Vignerons d'Europe (Montpellier 14-15 avril).
Reflexions sur le document:
“Vers un secteur vitivinicole durable en Europe”
Dans la préface du document de la Commission européenne, nous avons apprécié les phrases suivantes: - Je suis convaincue que le vin européen est le meilleur du monde; - Nos vins sont renommés dans le monde entier pour leur qualité et leur tradition ancestrale ainsi que pour les merveilleux paysages qui les produisent. - Notre secteur viticole a un potentiel de développement énorme, quíil nous revient díoptimiser de façon opportune. - Le savoir faire extraordinaire et le dur travail des vignerons ont permis la mise en valeur et la reconnaissance des vins européens.
Cependant, vous observez díun oeil préoccupé "l'Europe regorgeant de vin qui ne trouve pas de débouchés sur les marchés..."
En acceptant votre invitation à participer de manière active mais informelle au débat, nous souhaiterions vous faire part de quelques observations concernant votre Document.
- Il nous semble que la plupart de vos propositions ne font pas référence à la viticulture dont il est question dans l'introduction citée ci-dessus. En lisant ce Document, on a l'impression que le vin est considéré comme n'importe quel autre produit agricole (tels que la betterave ou le blé) dont les différences qualitatives ont moins de poids que le facteur quantité (quintaux/hectare). Les références à la viticulture sont rares et de caractère général, et il semble que le lieu de production du raisin n'ait aucune importance : ceci tend à occulter l'importance du concept de territorialité du vin et le lien entre le vin et le territoire, qui représente le point fort de la vitiviniculture européenne, celui qui permet de distinguer (et non pas d'homologuer), notre production de celle de masse ou industrielle des pays dits du Nouveau monde.
- Cependant, le vin n'est pas un produit agricole de base mais un produit "fini", transformé par l'homme et par sa culture dans sa vigne, en cave, de par les activités commerciales, de communication et d'images. Pour cette raison, le vin exprime la diversité ayant trait au terrain, au climat, au vignoble, mais également au travail manuel, à la technique, à la culture, à l'histoire et à l'intelligence de l'homme.
Ceci est particulièrement vrai en Europe, qui représente à tous niveaux le "pays de la différence": dans ses paysages, dans l'art, dans l'architecture, dans la culture mais également dans les traditions, les styles de vie, les produits alimentaires, la cuisine et, justement, dans les vins.
Pour toutes ces raisons, aux yeux du monde, l'Europe signifie "identité". Identité et capacité à être immédiatement reconnaissable, deux notions qui sont liées au lieu. De ce fait, cela signifie que pour le vin européen de qualité, le lien avec le lieu d'origine, les vignes et le terroir sera fondamental et qu'au niveau stratégique, il sera impératif d'indiquer le lieu d'origine sur les étiquettes du vin européen: Le champagne, l'Alsace, la Bourgogne, le Montalcino, le Barolo, la Franciacorta, le Tokaj, ne peuvent pas être transportés et sont donc impossiblesimiter.
- La force du Vignoble Européen est de produire "la plus grande variété de vins de qualité au monde".
Cette variété inimitable de vins européens vous permet, à vous, Madame Fischer Boel, d'affirmer que "le vin européen est le meilleur du monde" (ou plus précisément: que les vins européens sont les meilleurs vins du monde).
- Nous sommes d'accord sur des objectifs exigeant que la viticulture européenne travaille dans une logique de qualité et de compétitivité en gardant, comme vous dites, un oeil rivé sur les évolutions de marché et sur les nouveaux acteurs émergeant de pays tiers, déjà présents et qui augmenteront la compétitivité sur les marchés dans les années à venir. Cependant un point stratégique essentiel est de ne pas vouloir suivre les parcours de ces nouveaux pays viticoles mais de saisir et développer les caractéristiques spécifiquement européennes du vin, les rendant ainsi plus forts, plus inimitables et plus faciles à communiquer. La compétition, en ce qui concerne une grande partie de la viticulture européenne, ne reposera pas sur les prix mais sur ces différences de caractère.
- Nous sommes convaincus que ces diversités seront, dans le futur également, la force compétitive du vignoble Européen et qu'il est donc nécessaire de les valoriser, comme vous le soutenez vous même, "dans une logique de qualité et de compétitivité tout en tenant compte des évolutions du marché et des exigences des consommateurs".
- Nous souhaiterions véritablement parler des exigences des consommateurs et des marchés, nécessaires à la compréhension des stratégies à adopter pour le Vignole Européen. Sincèrement, il nous semble que votre étude devrait approfondir davantage ces aspects car cela permettrait de dégager des recommandations des plus intéressantes pour le Vignole Européen au niveau de la compétition mondiale.
- Il est très important avant tout de remarquer que les "diversités qualitatives" intéressent les "nouveaux consommateurs" du monde global et postmoderne. En réalité, dans un monde qui change rapidement, non seulement dans les pays "riches", mais également dans ceux qui s'appuient sur la consommation, on observe, en marge de la consommation de masse, que les consommateurs recherchent de plus en plus une qualité diverse, et donc des produits distincts ayant des différences esthétiques, sensorielles, émotionnelles, culturelles, historiques, etc. Ceci se constate non seulement en examinant attentivement le monde viticole mais également en observant l'évolution du monde de la consommation en général, des aliments, de l'habillement, des styles de vie. Toute la littérature de management et socio-économique mondiale parle de ces modes de consommation postmodernes, segmentés, différenciés. Le succès incontestable du mouvement Slow Food et de ses initiatives auprès des consommateurs de différents pays en est une preuve manifeste; et cela concerne précisément l'évolution et les différenciations du goût, le plaisir, la découverte de saveurs diverses et ancestrales et la recherche de biodiversité. Aux Etats-Unis également, pays de consommation de masse le plus développé au monde, on constate l'émergence d'une demande de qualité différente dans le secteur alimentaire : le succès de nouveaux concepts tels que Whole Foods (une chaîne de supermarchés alimentaires au centre des villes offrant une gamme très large de produits frais, biologiques provenant de petites exploitations ou de productions artisanales) le confirme.
- Une stratégie de valorisation des vins européens ne peut se faire sans prendre en compte ces observations concernant les comportements des consommateurs, l'évolution de leurs besoins (reprenant vos propos) mais également leurs désirs. Dans ce sens, selon nous, c'est une erreur d'affirmer comme il est dit dans votre document que "les consommateurs se tournent de préférence vers les vins fruités à faible degré alcoolique". Nous ne constatons rien de semblable lors de nos ventes de vins en Europe et autres pays. Cela peut être l'une des tendances de consommation à prendre en compte parmi d'autres en ce qui concerne le secteur viticole (nous souhaiterions consulter les études citées car elles contredisent les résultats publiés par plusieurs recherches socio-économiques dans divers pays).
- En outre, le consommateur doit être davantage "écouté" lorsqu'il demande des informations claires et précises sur les produits qu'il acquiert et consomme : des informations claires et non simplifiées.
- Le consommateur veut savoir ce qu'il mange, ce qu'il boit, l'origine du produit, si le produit comporte des ingrédients non naturels et ainsi de suite.
- Une enquête menée au sein de l'Union européenne met en lumière que 82 % des consommateurs pense que la traçabilité est prioritaire alors que 70% considère qu'il est indispensable de fournir une liste détaillée des ingrédients. Cette demande d'une meilleure connaissance et d'une plus grande clarté exprimée par les consommateurs ne peut être ignorée et à notre avis, elle n'est pas suffisamment soulignée dans le Document qui semble, au contraire, proposer à un niveau plus pratique, une volonté de simplification et banalisation. Ceci va directement à l'encontre des désirs des consommateurs. Selon nos convictions, c'est un point capital car il peut créer des situations de concurrence déloyale, au détriment de catégories de produits et au profit d'autres.
Nous ne craignons pas de l'usage de copeaux, d'enzymes, de levure, tanins, d'OMG ou tout autre élément de la liste d'OIV, à condition que le consommateur en soit correctement informé, en imposant d'indiquer tous les ingrédients dans la liste de composition.
- à ce propos, il est toujours important de rappeler ce qu'a coûté aux agriculteurs et producteurs oléicoles la loi européenne qui a autorisé d'indiquer "produit italien" sur les huiles d'olive d'une autre provenance à la seule condition qu'elles soient mises en bouteille en Italie. Loi qui, en réalité, fait du tort à l'oléiculture italienne, et dupe les consommateurs (persuadés que l'olive est produite là où sont les oliveraies), au profit exclusif de multinationales de lëindustrie agro-alimentaire (qui souvent n'est même pas européenne).
- Si l'on veut aider le vin européen à se positionner d'une manière équilibrée sur le marché mondial tout en réduisant les quantités produites, il est impératif d'empêcher l'importation de moût d'un pays à l'autre. Mis à part le fait qu'il s'agit d'une fraude envers le consommateur, il est contradictoire de vouloir à la fois réduire le volume de vin européen et favoriser l'importation de moût. Celle-ci profiterait abusivement de l'image du vin "made in Europe" tout en supprimant une partie de l'activité et de la main d'œuvre du Vignole Européen. Ce reviendrait au même qu'importer des vins d'un pays européen à l'autre sans indications sur l'étiquette et constituerait une concurrence déloyale envers les travailleurs, les vignerons et l'agriculture du pays importateur (qui a des coûts de main d'œuvre plus élevés).
- Le titre de votre Document comprend le concept de "durabilité" qui, cependant, semble se référer uniquement aux aspects économiques, c'est-à-dire à l'équilibre entre l'offre et la demande. Toutefois, le sens profond et admis de "durabilité" pour la communauté civile internationale est tout autre. Elle implique toute l'agriculture (mais pas uniquement l'agriculture) dans une vision éthique de non exploitation abusive des ressources naturelles et d'antipollution de la terre, de maintien des biodiversités et d'absence de pesticides, herbicides et produits chimiques polluants. Il est indispensable d'approfondir cet aspect dans le Document, car, ces dernières années, on assiste à une croissance continue des cultures biologiques "organic growing" dans divers pays.
- Votre Document affirme que "les producteurs moins efficaces" seront incités à arracher leurs vignobles. Nous nous interrogeons sur les critères choisis pour évaluer l'efficacité. Nous ne pouvons adopter le critère "quantitatif" appliqué dans le cas de la betterave, par exemple, (quintaux/hectare) où la sélection s'est faite en éliminant les zones où la production moyenne était la plus basse.
Dans l'Europe viticole, fréquemment, la qualité est surtout présente lorsque les rendements par hectare sont bas, particulièrement dans la viticulture de montagne et de coteaux, qui exprime la meilleure qualité des vins européens. De plus, ce sont précisément les viticultures de montagne et de coteaux qui mettent en valeur le paysage, en le préservant de détériorations y compris climatiques ou par l'eau. Les viticultures devront donc recevoir le statut de "conservateurs du territoire" non seulement à des fins écologiques mais également touristiques. Elles se trouvent dans des zones agricoles dépourvues d'alternatives productives acceptables d'un point de vue économique et devraient donc être abandonnées. Cela aurait un impact considérable sur l'emploi qui s'appuie essentiellement - comme vous le faites observer- sur la viticulture.
- Nous ne comprenons pas pourquoi il paraît si difficile - en prenant compte du passé récent- d'analyser la façon dont ont été utilisées les ressources mises à disposition par la Communauté Européenne par le passé. Ceci permettrait d'identifier le type et la destination des investissements qui ont donné des résultats positifs et stratégiques pour l'Europe viticole et ceux qui, au contraire, ont été utilisés d'une mauvaise façon et qui seront à éviter dans le futur.
- Il est probable que l'accumulation des stocks ait été favorisée par des organismes régionaux irresponsables favorables au développement des vignobles (avec de grosses productions à l'hectare). L'objectif était - pour ceux qui achètent les raisins pour produire du vin - de pouvoir disposer d'une large gamme de choix de raisins différents et maintenir ainsi les prix d'achat au plus bas. De plus, les financements destinés à renforcer les activités de production de caves passent par ces mêmes circuits régionaux et cela, sans vérifier préalablement le professionnalisme, les compétences commerciales et de marketing nécessaires pour garantir des débouchés sur le marché. De toutes façons, ils sont toujours protégés, dans le pire des cas, par la possibilité de distiller l'excédent de vin. Cette pratique ne survient plus seulement en temps de "crise" (c'est à dire exceptionnellement, ce qui peut se révéler très utile pour tous) mais est devenue une habitude extrêmement négative.
Toutes les raisons ci-dessus nous poussent à dire qu'avant de prendre des décisions ayant des répercussions sur le monde viticole européen et l'ensemble des catégories attenantes à la production, il nous paraît normal de demander la réalisation d'analyses plus approfondies sur le territoire européen dans son entier, afin d'identifier les raisons pour lesquelles la politique conduite précédemment n'a pas donné les résultats escomptés (il serait par exemple bon d'identifier les vignobles destinés a la distillation et qu'ils soient les premiers à disparaître).
En conclusion, il nous semble que le Document contient des idées et des propositions valables, mais nombre d'instruments paraissent fabriqués sur mesure pour répondre aux exigences du monde industriel et non du monde agricole, dont ils vont même à l'encontre. Et particulièrement, à l'encontre du monde vigneron. La prérogative de l'Europe, par rapport aux pays concurrents, est précisément de maintenir une forte présence des agriculteurs dans la filière viticole, et votre Document est donc inacceptable sur plusieurs points. L'expulsion des paysans de leurs terres avec des primes d'arrachage de vignes, de préretraites et de réduction de volumes de production de vin pourrait être acceptable dans le cas où il y aurait une amélioration des résultats économiques accompagnant une augmentation de la valeur du raisin: cet objectif ne peut être atteint lorsque le vin importé de l'étranger est recyclé en vin européen. Ces mesures renforcent donc, au lieu d'amoindrir, le risque de perte de poids de l'Europe viticole.
Il faut mettre le vigneron européen au cœur de ce débat, précisément par ce qu'il produit "les meilleurs vins du monde, renommés pour leur qualité et leur tradition ancestrale". Pour reprendre vos propres mots, Madame Fischer Boel dans l'introduction de votre Document : sans la composante fondamentale des vignerons eux-mêmes "le secteur vitivinicole européen ne parviendra pas gérer son énorme potentiel de développement.".
- Pour finir, il y a un thème qui manque dans votre Document celui du rôle futur de l'agriculture européenne sur l'échiquier mondial, toujours plus global, dans les prochaines années ? Un monde qui, aujourd'hui, montre les limites de la toute-puissance (économique, des lobbys et autre) des grandes corporations multinationales, comme le dénonce entre autres le prix Nobel Joseph Stiglitz . Une toute-puissance qui est sur le point de s'incriminer et qui est destinée à changer radicalement dans les prochaines années pour les raisons suivantes: - la force explosive des pays qui rentrent aujourd'hui dans l'arène compétitive, - la révolution informatique qui crée une nouvelle "démocratie" numérique. Un milliard de personnes est déjà en ligne et ce chiffre doublera d'ici peu. Ce phénomène est en train de révolutionner les systèmes de distribution y compris des produits alimentaires. - l'individu, protagoniste de cette nouvelle démocratie numérique (à laquelle Times Magazine consacre son numéro de fin 2006). C'est-à-dire le consommateur, qui peut ainsi sortir d'un état de passivité et privilégier des produits aux caractéristiques particulières par rapport à d'autres. Ce changement affectera l'agriculture qui deviendra ainsi coproductrice d'une certaine agriculture plutôt que d'une autre comme l'affirme Carlo Petrini (la croissance continue des produits biologiques, la demande d'informations claires sur la traçabilité et ainsi de suite). Dans un tel cadre, l'Europe devra assumer un rôle actif lié à sa culture et son histoire. Le philosophe français André Glucksmann affirme que l'Europe "ne doit à aucun moment cesser d'exiger le respect des droits humains"
L'Europe présente quelques signes allant dans ce sens: - De nombreux prix Nobel (prix européen d'ailleurs) ont été décernés dernièrement à des personnes qui ont consacré leur vie entière à construire un monde différent dans lequel les dignités humaines ne sont pas piétinées, indépendamment de leur race, origine, religion. - C'est en Europe que naissent et se développent des mouvements tels que Slow Food et Terra Madre.
L'Europe est donc tout cela. Elle ne peut trahir ni son agriculture, ni son rôle éthique qui consiste aussi à donner la valeur à l'individualité, aux biodiversités et aux multicultures et aux pluralisme d'une humanité culturellement différentiée, mais perçue dans son ensemble comme une seule communauté de destins. |
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